Assise sur un bord de route défoncé, Guéguette Montina espère vendre assez de son café réchauffé pour pouvoir nourrir sa famille.
Loin des manifestations anti et pro-gouvernementales qui agitent le pays, le petit peuple d’Haïti est d’abord occupé à sa propre survie, pris en étau entre le président Jean Bertrand Aristide et son opposition, qui revendiquent tous deux la légitimité populaire.
Poussés par la misère, des milliers de gens viennent chaque année rejoindre le bidonville de Port-au-Prince, Cité-Soleil, et ses 400.000 âmes, coincées entre le port de commerce et l’aéroport.
Guéguette s’est retrouvée là, après que le "boat people" sur lequel elle avait tenté de fuir se fut échoué à Guantanamo, l’enclave américaine de Cuba.
Depuis 8 ans, au milieu d’étals de tôle vérolée et de guérites aux peintures défraîchies, elle vend du café, parfois des spaghetti, sur un réchaud rouillé, pour quelque 100 gourdes (2 USD) quotidiennes.
"Je n’ai pas payé mon loyer depuis un an", s’inquiète-t-elle. Un loyer pour une cabane en parpaing, sans eau, dans un quartier rongé par l’insécurité depuis que des bandes armées rivales y font régner leur loi, souvent prêtes à monnayer la réalisation de basses besognes politiques commanditées par le pouvoir.
"Les choses empirent, presque tout le monde est au chômage, et les gens qui ont quelque chose partent à cause des voleurs", résume Estheus Kesner, chargé du havre de paix qu’est l’église de l’Immaculée.
En Haïti, deux tiers des huit millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté. L’économie est en lambeaux et l’état sanitaire à l’avenant, avec, selon le PNUD, malnutrition (50% de la population), manque d’eau (46% ont accès à un point d’eau aménagé), sida, espérance de vie de 50 ans.
A l’origine de la crise, l’instabilité politique, l’incurie, la déficience des institutions, l’absence d’investisseurs, auxquels s’ajoute le gel des aides étrangères depuis les élections contestées de 2000, qui depuis ne transitent qu’au compte-gouttes via les ONG.
Dans les rues, la jeunesse traîne. "Le seul loisir, c’est le sexe", dit Gary Gervais, un employé de mairie qui n’a pas eu de salaire (100 USD) depuis juillet.
On vit d’expédients, on s’habille de "pèpès", vêtements de seconde main venus des Etats-Unis. Quelques uns reçoivent de l’argent de la diaspora (deux millions de personnes, rapportant près d’1 milliard de dollars par an, selon des chiffres officiels). Beaucoup placent leur espoir sur la borlette, la loterie basée sur le loto de New York et de Saint-Domingue.
Et puis on taille dans les dépenses. Nadège Dieudonné n’a pas mangé depuis longtemps la soupe de giromon, le plat du nouvel an fait de courge et de viande. Pour elle et ses sept enfants, ce sera assiette de maïs pilé.
La famille vit dans "Ti Haïti" (le petit Haïti), la part la plus miséreuse du bidonville, au sol couvert d’ordures fumantes, où se disputent cochons et enfants dépenaillés, où les égouts à ciel ouvert ont créé de vraies rivières, et où les cases portent les noms "Patience ou "Dieu avant tout". Sous un ciel azur traversé par des avions en rase-mottes, l’endroit est couleur poussière.
La maison de Nadège est une carcasse de tôles branlantes, deux pièces où s’entassent 9 personnes, remplies de chiffons, au toit laissant entrer la pluie.
"Mon fils a la typhoïde, et j’ai un ulcère", dit Nadège, en cousant les sacs de jute qui la font vivre.
Sur les murs de Cité-Soleil, des centaines de graffiti "viv Titid" ont été peints par les partisans de Jean-Bertrand Aristide. L’ancien "prêtre des bidonvilles" semble encore garder un reste d’aura.
Mais c’est à quelqu’un d’autre que se remettent nombre de ses concitoyens, comme le résume Nadège : "Je compte sur le Bon Dieu. Ce n’est pas que la politique ne m’intéresse pas, mais je dois tant penser à mes enfants d’abord. Aristide, je ne sais pas si certains ont profité de sa présidence, moi en tout cas je n’ai rien vu".