A la veille de la célébration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, l’ambiance à Port-au-Prince n’est pas à la réconciliation.
Partisans et opposants du président Jean-Bertrand Aristide continuent à se défier, occupant la rue à tour de rôle. Lundi 29 décembre, quelques milliers de jeunes gens hilares et frénétiques, souvent en guenilles, ont traversé la ville au pas de course ou entassés dans des camionnettes, pour exprimer leur soutien au président. En fin d’après-midi, plusieurs cortèges se regroupent près du palais présidentiel et scandent sans relâche le même slogan : "Cinq ans !" - signifiant que le président doit tenir cinq ans, la durée normale de son mandat, et ne pas démissionner comme le voudrait l’opposition.
Parmi eux, une centaine d’hommes dansent solennellement, couverts de peinture noire de la tête aux pieds pour affirmer leurs racines africaines et leur fierté d’appartenir à la "première république noire". Il n’y a pas d’incident, car ces manifestations de soutien sont préparées en concertation avec les autorités.
Le lendemain, la coalition des organisations anti-Aristide tente à son tour de montrer sa force. La police a autorisé la manifestation entre 10 heures et 14 heures, avec interdiction de s’approcher du palais national. A l’heure dite, les manifestants se retrouvent place du Canapé-Vert, dans une ambiance désordonnée mais bon enfant. Puis ils entament une longue marche à travers la ville, en chantant des slogans hostiles à Aristide, tantôt humoristiques, tantôt obscènes et injurieux.
Très vite, le cortège est encadré par des policiers en tenue de combat, qui dévient la circulation pour éviter les accidents et surveiller les alentours. La foule n’est pas beaucoup plus nombreuse que la veille, mais elle est plus variée : on y trouve des hommes et des femmes de tous âges, dont beaucoup semblent appartenir à la classe moyenne. Deux femmes d’âge mûr, amies de longue date, expliquent à des passants peu convaincus que la victoire est proche : "Aristide va quitter le pays bientôt, avant que ça devienne intenable pour lui." Mais qui le remplacera ? "On verra plus tard, l’urgent c’est le départ."
A mi-parcours, un groupe de manifestants envahit un atelier de menuiserie en plein air. Les ouvriers les dévisagent, puis se remettent au travail en silence. Joseph, 24 ans, penché sur une chaise qu’il finit de poncer, n’a pas envie de défiler : "Pas le temps, j’ai besoin d’argent pour ma famille. Le pays a peut-être besoin de changement, mais je ne le vois venir ni d’un côté ni de l’autre." Un peu plus loin, Steve, occupé à peindre la façade d’une maison délabrée qu’il veut transformer en cybercafé, regarde à peine la manifestation : "Je les comprends. Tout le monde a envie que ça bouge, mais ils n’ont pas de leader."
Après trois heures de marche et quelques accrochages avec des contre-manifestants, le cortège réussit à s’approcher du palais présidentiel. La police érige alors un barrage improvisé avec un seul camion et un cordon d’hommes en armes. Les palabres et les piétinements durent plus d’une heure, sans résultat. Soudain, un groupe de jeunes jettent des pierres sur la police. Alors un officier donne l’ordre de dégager la rue. Pour montrer l’exemple, il lance une grenade lacrymogène, qui part en travers, ricoche sur son camion et éclate à ses pieds. La confusion est totale, les policiers, aveuglés par la fumée, lancent une salve de lacrymogènes.
Une autre unité, postée dans une rue adjacente, tire des rafales de fusils-mitrailleurs par-dessus la foule. Des balles perdues frappent les murs, brisent les vitres de voitures en stationnement et atteignent deux manifestants, l’un au bras, l’autre à la hanche. En deux minutes, la manifestation s’est évanouie, laissant la place aux embouteillages habituels, et aux orchestres de quartier, qui vont jouer toute la nuit, pour oublier les soucis de la journée.