Haïti devait fêter jeudi le bicentenaire de son indépendance, mais l’anniversaire a un goût amer pour un pays aujourd’hui parmi les plus pauvres et confronté à une nouvelle crise politique à l’issue incertaine.
Ce qui aurait dû être une grande fête, pour commémorer la seule révolte d’esclaves aboutie de l’Humanité, après la mise en déroute des troupes de Napoléon, se déroulera en demi-teinte dans ce bout d’île des Caraïbes qui n’en finit pas de courir après la démocratie et est confronté à un chaos économique et sanitaire.
Elle pourrait aussi virer au cauchemar pour son président Jean Bertrand Aristide, l’ancien prêtre porteur de tant d’espoirs lors de sa 1ère élection en 1990 et désormais contesté par une large coalition de la société civile, qui dénonce son despotisme et entend faire entendre sa voix jeudi encore.
Le chef de l’Etat a prévu de s’exprimer à 08H00 (13H00 GMT) dans la capitale, parée des couleurs nationales bleu et rouge, et de banderoles proclamant "Jésus, Haïti, Aristide, le credo du peuple haïtien" ou "1804-2004 Ayiti se manman libete" ("Haïti mère de la liberté").
Il devait ensuite s’envoler pour les Gonaïves, la cité rebelle du nord où fut proclamée l’indépendance, le 1er janvier 1804. Il sera accompagné de ses invités, dont le président sud-africain Thabo Mbeki, seule personnalité de ce rang, les Etats-Unis envoyant leur ambassadeur, la France une délégation parlementaire.
L’étranger avait déjà boudé, le 18 novembre, la commémoration de la bataille de Vertières, pour protester contre la répression d’une manifestation d’opposants.
De fait, le pays s’enfonce dans la crise, depuis l’organisation en mai 2000 d’élections législatives aux résultats contestés puis du scrutin présidentiel, qui, boycotté par l’opposition, avait vu la réélection d’Aristide à 91%.
Haïti se retrouve au ban des organisations de défense des droits de l’Homme, qui dénoncent la corruption, les assassinats politiques, les pressions sur la presse et les opposants, l’incapacité à mettre en place une police indépendante et un système judiciaire digne de ce nom.
La communauté internationale, Etats-Unis en tête, qui a gelé ses aides au gouvernement, presse l’Etat d’organiser des élections parlementaires. Ce qui n’a pu se faire, faute de conditions de sécurité adéquates et l’opposition exigeant en préalable la démission d’Aristide.
Car le président est confronté depuis plusieurs mois à une opposition de plus en plus forte, incarnée par les "184", alliance de 184 organisations de chefs d’entreprises, médecins, féministes, syndicalistes paysans, intellectuels... qui a pris le relais d’une opposition politique en retrait.
Le groupe demande son départ, dans des manifestations à répétition, qui ont parfois dégénéré, avec morts et blessés, du fait de l’intervention de la police et de bandes armées liées au régime. Mardi encore, deux personnes ont été légèrement blessées par balles.
Jeudi, les 184 comptent de nouveau défiler et déposer une gerbe sur la place des Héros, explique André Apaid, leur coordonnateur.
Pour lui, Aristide a confisqué la fête : "Il a voulu en faire un tremplin, mais qu’il politise quelque chose comme ça dérange les gens... De toute façon, je crois qu’il a perdu l’enthousiasme du peuple, il a de gros problèmes".
Le président, par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Information Mario Dupuy, assure garder sa popularité : le 1er janvier, "nous comptons sur le soutien du peuple", dit-il, ajoutant ne pas craindre de troubles.
Partout dans le centre-ville on s’activait mercredi à monter des tribunes, à passer un coup de peinture sur un kiosque ou un coin de trottoir.
Reste qu’une fois les lampions soufflés, le pays, aux deux-tiers des habitants sous le seuil de pauvreté, devra faire face à une nouvelle échéance, la fin le 12 janvier du mandat de ses parlementaires, et le risque d’un vide institutionnel à l’issue indéterminée.